Rencontre avec Eric Wuarin

dimanche 23 février 2020

Eric Wuarin artiste peintre, créateur des premiers décors de La Troupe du Trabli, ainsi que du logo.

A quelques semaines des représentations de « Théâtrogammes » marquant le vingtième anniversaire de la troupe du Trabli, je rencontre Eric Wuarin dans son atelier de Cartigny.

Quelle est la genèse de ton travail de peintre, artiste, décorateur

Vers l’âge de huit ans, je commençais à peindre, c’était plutôt des taches de couleur j’étais passionné par les bandes dessinée de l’époque. Un jour, Paul Mathey un peintre de Cartigny et ami de mon père me vois peindre et me dit avec son franc parler habituel : «  C’est quoi cette saloperie que tu fais ? ». Je lui explique et il me propose d’aller dans son atelier pendant les périodes où il est absent. Dans un premier temps il m’explique les peintures, les natures mortes, des vases, des fleurs et me dit : « Tu viens et tu peins, tu peins, tu peins… » ce que j’ai fait avec un plaisir fou. Quand il rentrait de voyage il allait voir ce que j’avais fait et je me faisais engueuler comme pas possible : « …mais qu’est-ce que tu fais comme saloperie… ». J’ai un peu l’impression qu’il se défoulait sur moi. Il m’a laissé dans mon jus et c’est comme ça que j’ai commencé.

Plus tard, Albert Fontaine, mon cousin, conseille à mon père de m’envoyer aux Beaux-Arts. Ma grande sœur Suzanne m’y conduit. Je suis habillé d’un pantalon golf comme Tintin. A quinze ans, j’étais assez turbulent et la punition était de me mettre avec les filles, puisqu’à l’époque on était séparés. Ça a été le bouquet final, c’était une punition, mais quelle joie pour moi ! Après deux ans, je rentre aux Arts Décoratifs où je pouvais choisir mon métier. Le travail était très intéressant et au bout de cinq ans, chacun choisissait son travail de diplôme. J’ai opté pour un décor vénitien de « On ne badine pas avec l’amour » et j’ai obtenu mon diplôme.

A partir de là, j’ai eu la chance de travailler entre autres pour le Grand Théâtre. On touchait à beaucoup de choses et on travaillait au sol sur des surfaces immenses, des toiles de jute qui faisaient jusqu’à dix mètres sur huit. On se baladait en chaussons avec d’immenses pinceaux et c’était une sorte de danse magnifique.

Ensuite, c’était la grande mode des paravents. Je suis allé apprendre à Florence. Puis est venu le faux marbre. Les décors ont beaucoup évolué bien sûr, mais j’en ai fait énormément. On allait à Bruxelles pour apprendre cette technique spéciale. Le public voyait une ville, une rue etc. Tout cela a bien changé, on a maintenant des cubes, des volumes positionnés sur une scène avec des projections dessus. Le décorateur n’est plus tellement dans le domaine du théâtre, il est un peu mis dans les coulisses ! Changement total ! A l’époque on travaillait beaucoup plus sur des maquettes.

Et l’enseignement ?

Au début des années 80, il n’y avait pas de peintres décorateurs, on devait les faire venir d’Angleterre, de France, d’Italie. On a ouvert au CEPTA une classe pour former des jeunes dans ce domaine. Cela a duré sept ou huit ans puis le métier est devenu plutôt décorateur étalagiste pour, entre autres les vitrines, et les formats sont devenus beaucoup plus petits. Les habitudes ont changé, on veut plus de vitrines ouvertes sur le public. Pour moi, ce métier est maintenant perdu, fini.

Et la peinture personnelle ?

L’enseignement me laissait un peu de temps pour moi, mais c’est à la retraite que je me suis senti plus libre. J’ai essayé la peinture à l’huile, l’acrylique et un tas d’autres choses, mais je suis toujours resté dans l’aquarelle parce-que c’est chaque fois des surprises, tu crées quelque chose… on ne peut pas recopier une aquarelle. C’est un peu ma manière de ressentir les choses. J’avais un atelier à Vernier, puis j’ai eu cet atelier à Cartigny et j’ai commencé à donner des cours d’aquarelle depuis une vingtaine d’année. Ça a pris de l’ampleur, mais maintenant je dois prendre un peu plus de temps pour moi alors on est une douzaine autour de la table, on travaille et une discussion se crée c’est même encore plus riche. C’est le lundi et le mardi, ça dure deux heures de temps. Pour les nouveaux, je montre comment coller un papier, c’est l’abc de l’aquarelle, les différents papiers, leur grammage, 250, 300 jusqu’à 800, 1 kg 200 et on démarre.

Comment as-tu commencé avec la troupe du Trabli ?

Ah ! ça c’était magnifique, passionnant. Il y a vingt ans ! Quand on pense à la salle communale d’avant et qu’on voit ce qu’elle est devenue, magnifique, pour le théâtre, les conférences. La troupe s’est montée petit à petit. J’ai beaucoup travaillé avec Michel Favre, le metteur en scène et Cornélius Spaeter qui a des mains d’or dans son travail. On a fait des décors magnifiques. Pendant dix, douze ans j’ai fait des maquettes. C’était intéressant aussi pour les acteurs, pour qu’ils puissent se situer et s’imprégner des décors. Les maquettes sont tombées, on a passé à l’informatique etc. Puis la troupe a pris son essor, a commencé à voyager alors on ne pouvait plus faire des décors comme à l’époque, mais j’ai eu un plaisir immense à travailler avec Cornélius et Michel… Mon dieu comme les années passent !

Aujourd’hui, ils m’ont demandé de faire cette affiche pour les vingt ans. Vingt ans ! C’est magnifique pour une troupe !

Je comprends les changements dans la mise en scène, on a passé à des projections… et cette année, il n’y a plus de décor. C’est le comédien qui dit le texte, qui fait le décor comme disait Michel. Allez, c’est comme ça !

Et l’atelier dans lequel on se trouve ?

Pendant dix ans, j’ai partagé un atelier à Vernier avec Michel Buffat, décédé maintenant, qui était serrurier et qui faisait des choses admirables dans son travail. Un jour, j’ai demandé à la mairie, on cherchait un atelier à Cartigny. Gisèle, ma femme, m’a beaucoup aidé. Elle arrive un jour et me dit : « On a trouvé… dans l’ancienne école ! ». Ça m’a fait drôle de penser qu’on avait été là, élèves, avec Mademoiselle Baron… Monsieur Maison. Jamais j’aurais pensé avoir un jour un atelier ici. C’est vrai que j’y passe énormément d’heures. Je suis plus souvent ici qu’à la maison ! C’est tellement agréable de pouvoir laisser son travail, partir et revenir quand on veut. C’est une grande joie. Des gens viennent me trouver. C’est aussi un endroit très agréable de discussions.

Et l’Espace Galley ?

On a créé cette association de quinze artistes de Cartigny avec un comité, une assemblée générale. Avant, on avait l’Escapade, café restaurant, galerie et le Centre de Rencontre, aussi galerie. Les deux ont disparus ! Avec l’Espace Galley, on peut faire des expositions collectives ou individuelles. On a une exposition « Un artiste invite un artiste » c’est très intéressant. J’aimerais qu’une partie puisse servir toute l’année, que les artistes puissent y laisser des œuvres, tableaux, sculptures, bijoux etc. On discute aussi pour trouver un thème aux expositions, pour la prochaine: Petit format 25/25. C’est intéressant pour les artistes de se recréer dans un format donné. Ce n’est pas facile… ça chatouille !

Et pour l’avenir, « Morte Terre » ?

C’est un projet magnifique. C’est Jean-Philippe Bolle qui a eu cette idée. On voit qu’il y a des insectes, des oiseaux qui disparaissent. On s’est réunis avec Dominique Fontana et Patrick Reymond. Ce n’est pas pour nous, c’est pour nos enfants et petits-enfants. On va leur donner à faire ça. Des silhouettes d’animaux, insectes, oiseaux, sont découpées par des adultes dans du bois croisé puis peintes en blanc. Ensuite, dans des classes de Cartigny, Laconnex, Chancy, Bernex, les élèves les peignent selon leur envie. Ces silhouettes seront disposées sur plus de 300 poteaux, en plein air dans un champ et, à partir du 6 juin, les gens pourront venir voir, se balader. A la fin, ils les reprendront à la maison et je pense que les enfants s’en souviendront.

Alvise